21 octobre 2021

Maître Henri-René GARAUD : mon intime conviction

Je l'avais oublié.  Peut-être n'étais-je pas le seul.  Les séries et documentaires sur l'affaire du petit Grégory m'ont rappelé que, comme l'écrivirent plusieurs journalistes lors de son décès en 1998, Me GARAUD fut un ténor du barreau.  Avocat des parents du petit Grégory, cette affaire fut certainement l'affaire de sa vie.

En 1994, sortit son livre Mon intime conviction, sorte d'autobiographie sous forme d'entretiens, dans lequel il relate ses grandes affaires et ses "convictions".

En voici quelques extraits :

"Il existe un vieux contentieux entre barreau et magistrature ..." dit le journaliste.

- Il faudrait déjà un état d'esprit différent, il faudrait que les magistrats nous comprennent mieux.  Ils nous perçoivent généralement comme des gens gagnant beaucoup d'argent, ils ne comprennent pas bien le travail que nous faisons, nos difficultés, ils ne nous connaissent pas - et nous, il est vrai, nous ne faisons pas grand chose pour nous faire connaître.  Chez nous, il y a beaucoup de cireurs de bottes ; quant aux juges, ils ont souvent tendance à se prendre pour des demi-dieux.  On dirait qu'il existe une sorte d'infaillibilité en leur faveur (...)"

Le journaliste lui demande s'il ne finit pas par se créer une certaine connivence entre magistrats et avocats.

"En province, l'avocat est rarement tenté de faire un "clash", mais cela ne signifie pas qu'il est empêché de dire ce qu'il pense.  En outre, il peut se faire épauler par un confrère d'un autre barreau.  Cela dit, il est difficile de s'exprimer aussi librement dans un petit tribunal, au barreau duquel on est attaché, que lorsque l'on vient de l'extérieur.  Mais on y arrive.  Théodore Valensi, qui fut mon patron, me recommandait toujours : "Mon petit, ne te laisse pas faire !"  Il disait aussi que plus on bouscule le système, plus on doit être amène avec les gens qui sont en face de vous.  Il faut compenser votre fermeté au prétoire par une grande civilité dans les couloirs. Il faut être dur quand c'est nécessaire, pas tout le temps.  Lorsque je m'accroche avec les confrères à l'audience, je suis très aimable avec eux à la suspension.  Je m'efface devant eux lorsque nous nous trouvons ensemble devant une porte, je leur témoigne beaucoup de fraternité."

Le journaliste demande : "Floriot disait : "On ne sait jamais avec quel argument on arrive à convaincre."  C'est aussi votre opinion ? 

"Il avait raison.  L'angoisse du choix des arguments est terrible.  Pour percuter, il ne faut pas dépasser beaucoup une heure.  Dans tous les grands procès, je n'ai jamais plaidé beaucoup plus d'une heure.  Ce qui compte, c'est de trouver l'argument qui claque.  Henry Torrès disait : "Si vous avez des arguments moyens : broutilles !  Si vous avez des arguments qui ne sont pas bons : broutilles ! Si vous en avez un d'excellent, prenez-le et montez-le." C'est vrai."

"Vous avez une tendresse pour les greffiers", dit le journaliste.

"Une grande tendresse !  Dans leur très grande majorité, ils sont aimables, d'humeur égale, à la différence des magistrats, qui ne sont pas toujours très abordables.  Ils sont l'intermédiaire naturel entre l'avocat et le magistrat - autant dire : entre le marteau et l'enclume !  Ils font leur travail calmement, avec efficacité, sans en retirer de bénéfice.  Ils attirent souvent l'attention du juge sur un point qui lui avait échappé : combien de greffiers ont évité à des magistrats de commettre des erreurs ! L'avocat qui aperçoit une anomalie dans un dossier peut le dire au greffier, faute de le dire au juge ; le greffier le fera discrètement savoir à ce dernier.  Il leur arrive de tempérer les juges."

Le journaliste poursuit : "Vous avez vous-même souvent utilisé la presse, la télévision, l'opinion publique, pour défendre vos clients ou vos causes.  Vous ne pouvez pas tout de même pas être partisan d'un rigoureux secret de l'instruction ?

"Je porte mes affaires devant l'opinion quand j'estime que c'est nécessaire, que je ne peux pas m'en sortir autrement.  Je le fais d'une manière très sélective.  J'ai défendu un officier de haut rang dans l'armée française, accusé d'avoir branché un système d'écoute sur la ligne téléphonique de son épouse, dans le cadre d'un divorce assez difficile. C'était une atteinte caractérisée à la vie privée.  Si j'avais passé cette affaire à mes amis journalistes, elle aurait pu faire du bruit sur le plan national.  J'ai, au contraire, tout fait pour que la presse en sache le moins possible : l'intérêt de mon client commandait. En revanche, quand j'estime qu'un commerçant impliqué dans une affaire de légitime défense est anormalement détenu, je n'hésite pas à faire une conférence de presse.  La communication existe, il faut s'en servir quand elle est bénéfique pour le client.  L'avocat doit tout mettre en oeuvre dans l'intérêt de son client."

Sur ce qu'on appelle la petite délinquance :

"Je vous répète que cette notion n'a pas beaucoup de sens, à mes yeux.  Une brave dame se fait voler son sac "à l'arraché", elle lâche son sac, le voleur s'enfuit : c'est de la "petite délinquance".  Mais si elle ne lâche pas son sac et si elle est traînée sur quelques mètres et si sa tête heurte le bord du trottoir, si elle meurt, ou si elle est estropiée à vie, on est passé en une seconde de la "petite" à la "grande" délinquance.  Ce qui compte, c'est la potentialité de danger.  J'ai plaidé aux assises de Douai pour la famille d'un brave ouvrier peintre qui, sa journée de travail terminée, était allé boire une petite bière dans son bistrot habituel.  Il avait laissé sa bicyclette contre un arbre, sur le trottoir, tout en la surveillant du coin de l'oeil.  Soudain, il avait vu deux jeunes (ils avaient 17 ans) s'en emparer et monter dessus tous les deux.  Il s'était alors lancé à leur poursuite, les avait rattrapés et fait tomber, avec l'intention de leur flanquer une correction.  L'un d'eux avait sorti un pistolet et lui avait tiré dessus.  Atteint à la poitrine, il avait subi, selon le mot des experts, "des désordres irréversibles" - en d'autres termes : il était mort.  Voilà, concrètement, comment l'on passe de la "petite" à la "grande" délinquance.

Le journaliste dit, à propos des surveillants de prison, "on leur reproche souvent d'être provocateurs vis-à-vis des détenus".

"Il est très facile d'amener un détenu à injurier un surveillant.  C'est, évidemment, une tentation qu'il faut combattre ; ce sont toujours les mêmes qui y cèdent.  Au directeur d'y veiller.  Voyez les outrages à agents : ce sont toujours les mêmes policiers qui en sont "victimes" (...)

Et, concernant le statut social, ce passage :

"Et aussi d'une indifférence totale à l'égard des positions sociales.  Je n'accorde de valeur qu'à la qualité de l'homme : le vacher de mon Ariège natale peut m'apparaître humainement supérieur au Premier Président de la Cour d'appel.  Les titres et fonctions ne m'ont jamais impressionné. (...)"

Pour lire tous les articles consacrés à ceux qui ont fait l'histoire du barreau, cliquez ici.

Mis en ligne par Henri Laquay, avocat au barreau de Bruxelles.

henrilaquay.com

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