23 août 2014

François Gibault : Libera Me

François Gibault (notice Wikipédia) est avocat au barreau de Paris depuis 1953 et écrivain.

Sous le titre Libera Me, il a publié ses mémoires aux éditions Gallimard.  Présentation originale puisqu'elles ne sont pas rédigées par ordre chronologique mais par ordre alphabétique des personnages qu'il a connus, qu'ils soient avocats, écrivains, artistes ou anonymes et par sujet traité.  Dans un style épuré et parfait, on y trouve des chapitres sur l'Algérie française, l'Anarchie, Aragon, Michel Audiard, Cambacérès, Carlos, Gide, J.-E. Hallier, etc.

On y trouvera des passages sur les plus grands avocats français du XXe siècle : Garçon, Floriot, Isorni, Tixier-Vignancour, Vergès, Varaut, ... sur lesquels j'ai déjà consacré plusieurs articles sur ce site.
 
Sur Isorni : "Jacques Isorni marchait dans les couloirs du Palais avec l'air de traîner son ennui et de se foutre énormément de la suite des événements, mais c'était un passionné, resté très enfant, et qui se révoltait pour des riens, un homme tabassé dans un commissariat, un innocent condamné, l'état de nos prisons et de nos universités."
 
Et sur Tixier-Vignancour : "Un coffre comme celui de Mirabeau, une voix d'airain, ou de bronze, qui avait l'air de sortir de terre, Jean-Louis Tixier-Vignancour est sans conteste, avec Berryer fils et Fernand Labori, l'un des plus grands avocats de l'histoire de France." 

Quelques extraits :

"IDIOTES

"Combien d'idiotes distinguées et cultivées m'ont dit, au cours de dîners mondains : "Cher Maître, comment pouvez-vous défendre des assassins, des violeurs, des pédophiles, tant de voyous qui commettent tant de crimes et de délits au préjudice d'innocentes victimes ?"  C'est aussi bête que de demander à un médecin pourquoi il apporte ses soins à un malade en phase terminale, à un condamné à mort la veille de son exécution, à un kamikaze grièvement blessé par l'explosion de la bombe qu'il portait.  C'est la fonction sociale du médecin de sauver des vies sans se poser la question de savoir ce qu'a pu faire son malade ni qui il est.  Des médecins militaires français n'ont-ils pas apporté leurs soins à des blessés allemands ramassés sur les champs de bataille, tandis que les militaires de l'autre camp faisaient de même ?  C'est un mal français que de faire la morale en toutes occasions et de se battre la coulpe.  C'est la fonction sociale de l'avocat de défendre les hommes face à la société qui les accuse, et plus ils sont de grands et odieux criminels plus s'impose à leurs côtés la présence d'un avocat, ce qui ne nous interdit pas de défendre aussi, et avec la même conviction, les voleurs de poules, les victimes et les duchesses en procès avec leurs métayers."

"LA PRUDENCE

"Voltaire écrivait à La Harpe, le 31 mars 1775 : "(...) cette sorte de vertu qu'on appelle la prudence", et je me demande ce qu'il aurait pensé du principe de précaution dont on nous rebat les oreilles en toutes occasions.  L'audace et le courage, que l'on enseignait de mon temps dans les écoles, sont passés de mode.  Et je me souviens que, lorsque je rentrais à la maison avec un œil au beurre noir, mon père n'allait pas se plaindre au commissariat de police.  Il m'engueulait pour avoir eu le dessous et me donnait des leçons pour parfaire mon coup droit.  Aujourd'hui, les enfants n'ont plus le droit de se battre dans la cour de l'école, de se casser une jambe en faisant du cheval ou du ski, et les gens de sortir sans ceinture de sécurité et sans casque, de nager sans bouée, de respirer sans masque.  Ils sont assurés pour tout : en cas de rhume, quand ils crèvent un pneu, lorsque leur chapeau est emporté par le vent et quand ils ont perdu leur montre ou leur portefeuille.  Ainsi se met en place une société où personne ne prend plus de risque ni de responsabilité et où, chaque fois que quelqu'un se tord le pied, il y a toujours un responsable, l'état du trottoir ou de ses chaussures, un autre passant, la pluie, le verglas ou le grand beau temps.  A défaut, c'est un fonds de garantie qui répare les dégâts.  Les jeunes de cette nouvelle société se comportent comme des petits vieux et les vieux comme des vieux qu'ils sont."
 
François GIBAULT, Libera Me, Gallimard, 2014.
 
Mis en ligne par Henri Laquay, www.henrilaquay.com
 

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