11 mai 2014

L'avocat pénaliste selon Vergès

"J'ai la nostalgie des grands pénalistes d'hier, aux individualités si fortes, dont le plaisir n'était pas dans le consensus mais dans la singularité : Isorni, Tixier ou Maurice Garçon.  Aujourd'hui au contraire, les pénalistes manifestent pour la plupart une volonté évidente de se notabiliser.  Tixier m'invitait à boire un verre dans un bistrot, tel confrère d'aujourd'hui ne peut concevoir l'apéro que dans un bar signalé par le guide Michelin.  Berryer dont la statue géante se dresse au Palais de justice a défendu le prince Louis Napoléon après son équipée de Boulogne, malgré ses opinions légitimistes, mais il a su refuser plus tard les propositions de son client devenu empereur.  Vivant aujourd'hui, il ne serait pas de ceux qui disent ou laissent dire qu'ils sont les avocats de Chirac ou de Mitterand.  M. Berryer ne faisait pas de trafic d'influence.  L'esprit d'indépendance du barreau demeure à la Conférence du stage en dépit de ce que prétendent certains qui, dans la vie, préfèrent l'arrivisme à la sélection."
 
"Un jeune confrère, F.V., m'a invité à dîner ce soir, me laissant le choix du restaurant.  Je l'ai conduit vers un chinois dont la patronne n'acceptera pas qu'un autre que moi paie.  Je l'ai piégé mais il ne s'en rendra compte qu'à la fin du repas.  Ce dialogue que j'ai avec des jeunes me passionne comme un dialogue avec moi-même.  Lui aussi a choisi dès son arrivée au barreau de défendre les indéfendables et vit la profession comme une aventure spirituelle.  Défendre un indéfendable est comme une initiation, un baptême du feu après lequel on est le même et plus le même.  Je pense à Isorni qui fut tout jeune le défenseur du maréchal Pétain.  Lui aussi éprouvait pour moi l'attention affectueuse que j'apporte à les jeunes confrères.  Je pense que la vue d'un confrère plus âgé, couvert de cicatrices mais heureux de son sort et mithridatisé contre les poisons que distille la profession pour les plus faibles (soif d'honneurs et corruption), est un encouragement pour les cadets, qu'elle leur donne le sentiment d'entrer dans un club fermé aux médiocres.  J'ai connu Isorni et Tixier à la fin de leur vie, Isorni pauvre, Tixier jouissant d'une aisance avouable mais tous deux sereins, à la différence de ceux qui pensaient réussir et se retrouvent riches et stressés avec, au fond du cœur, inavoué, le dégoût d'eux-mêmes, s'exprimant par la haine des autres."

J. Vergès, Journal - La Passion de Défendre, Editions du Rocher, 2008.

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