21 janvier 2008

Lettre ouverte et irrévérencieuse à mes confrères

Chers Confrères,

Resterez-vous titulaires d'une profession libérale ou deviendrez-vous des commerçants ? Ne l'êtes-vous pas déjà devenus ?

Vous vous êtes d'abord réunis en groupement d'avocats pour, à juste titre, partager vos frais. Puis vous avez créé des associations d'avocats, exerçant par l'intermédiaire d'une société, non pas commerciale, mais "civile". Puis vous avez copié les pratiques des sociétés commerciales qui ne poursuivent qu'un seul but : le profit. Vous avez recruté des responsables marketing, parfois des directeurs de ressources humaines que vous appelez pompeusement "Human Ressource Manager", des responsables des achats, … Vous faites de la publicité, vous avez des papiers à lettres de commerçants, vous apposez des plaques professionnelles surdimensionnés, vous faites paraître des annonces de recrutements en anglais, vous adoptez des dénominations commerciales ou des noms anglo-saxons. Vous vous faites "absorber" par d'autres cabinets, si possible anglo-saxons (c'est "le must"), vous calquez vos titres internes sur les titres des employés des grandes sociétés commerciales. Vous n'êtes plus simplement avocat mais "partner", "associate".

Vous avez créé un nouveau titre : "l'avocat d'affaires". Comme si, jusqu'il y a peu, l'avocat n'avait jamais défendu les commerçants. Mais l'avocat d'affaires d'aujourd'hui se sent obligé d'adopter les comportements de ses clients, il pratique le mimétisme pour faire rentrer l'argent dans les caisses. Il fait frémir les étudiants et les jeunes avocats, comme si le salut ne venait que de ce monde qui n'est pas le nôtre.

Cette dérive a malheureusement atteint une partie de notre barreau. Le client ne recherche-t-il pas avant tout l'écoute et la compétence ? Je l'affirme : il n'y a pas plus de compétences dans les associations orgueilleuses de leurs tailles que dans les petits groupements d'avocats ou auprès des avocats exerçant seuls. Certains objectent que l'avocat doit suivre son temps, être à l'image de ses clients et pouvoir être un concurrent des grandes sociétés d'audit. L'avocat devrait donc être un commerçant parce que notre société est marchande. Il devrait adopter la vulgarité et l'agressivité de certaines pratiques commerciales. Cette objection est grotesque. Beaucoup d'entre-vous ont des clients privés ou institutionnels qui se moquent de vos faux semblants. Ceux qui ont des petites et moyennes entreprises dans leur clientèle n'ont pas à imiter leurs clients. Nous n'exerçons pas le même métier. Inutile de copier celui qui nous attire mais qui est fondamentalement différent. Que penseriez-vous d'un commerçant qui se prendrait pour un médecin ? Vous vous étonnez de ne plus être respecté par le client. Quoi de plus normal ? Face aux commerçants, le client se sent roi et a le droit de tout exiger.

L'avocat perd son âme en adoptant les attitudes d'une profession qui n'est pas la sienne. L'avocat est un spécialiste du droit. Mais, vous le savez, il est bien plus que cela. Il doit son succès à son talent, pas aux techniques de marketing ou de vente. D'autres confrères ont, avant moi, fait ce même constat et veulent préserver le barreau de ces dérives qui mettent en péril notre profession qu'on qualifie encore, mais pour combien de temps, de libérale. Soyons nous-mêmes, simplement, sans complexe.

Votre dévoué confrère,

Henri Laquay

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Cher Confrère,

Je partage entièrement votre avis. Les grands associations ont d'ailleurs tendance à disparaître, comme les dinosaures.

Anonyme a dit…

Tout à fait d'accord !!

Anonyme a dit…

Mon cher confrère,
Quant à moi, je ne partage pas votre point de vue, ou pas entièrement. La prétendue spécificité du Barreau est bien souvent une tour d'ivoire. Les avocats sont des entreprises de services : c'est le droit qui le dit. L'arrogance que vous décrivez n'est-elle pas dans l'attitude de ceux qui, refusant cette réalité, se drapent dans leur toge par corporatisme ? Est-ce mieux, vraiment, de refuser les techniques du marketing ou de la gestion des ressources humaines au sein de nos cabinets ? Les premières nous permettent de jouer le jeu de la concurrence avec nos confrères, c'est une saine émulation. Les secondes nous permettent de moderniser le statut de nos collaborateurs, à qui les paternelles recommandations ne suffisent plus : "tu sais, stagiaire, ne te plains pas ! De mon temps, on bouffait du droit, et on en redemandait, et on était payés moins que ça !"
Ce changement que vous décriez, est-il vrament exclusif de l'écoute et de la compétence qu'à juste titre vous érigez en vertus ?
Etre nous-mêmes, enfin, sans complexes, exclut-il une remise en question, à l'aune de l'évolution d'autres professions qui, qu'on le veuille ou non, nous font concurrence ?
Quant aux clients, pour autant que je puisse en juger, ils s'agacent bien plutôt de l'avocat que vous semblez défendre, que de celui qui parle leur langue.
Gardons notre spécificité : qu'elle soit dans notre déontologie, et non dans nos lambris, notre dictaphone, notre vocabulaire désuet ou le lapin de nos épitoges.
Votre bien dévoué,
E